Théâtral Magazine : Qu'est ce qu'un bon comédien ?

Stanislas Nordey : Le qualificatif "bon" est relatif, comme lorsque l'on dit qu'une femme est "belle". Cela dépend des critères du moment. Une belle femme en 1920, est une femme qui a des rondeurs ; aujourd'hui, c'est une femme qui est comme un fil. Pour les acteurs, est la même chose. Un bon comédien cela va être Catherine Hiegel, Carlos Brandt, mais aussi Valérie Dréville ou martial di Fonzo Bo... Pourtant, il y a dix ns, Dréville on ne la trouvait pas bonne, on était désarçonné par sa façon de jouer chez Vitez. La question de la virtuosité du comédien est différente. C'est quelqu'un qui pourrait tout jouer, avoir une palette extrêmement large. Souvent lorsque l'on parle de bons comédiens, on ne parle pas des plus brillants ou des plus étonnants. Il a dix ans, Pierre Arditi était l'archétype du bon comédien ; aujourd'hui c'est François Berléand, c'est-à-dire un comédien qui correspond à l'image que l'on attend d'une bonne moyenne. On ne dira pas de Laurent Terzieff qu'il est un bon comédien, on dira que c'est un grand comédien. Le "bon comédien", moi, je l'en méfie énormément.
TM: Dans votre structure de l'Ecole du TNB à Rennes, repérez-vous les jeunes comédiens qui seront les bons comédiens de demain ? Stanislas Nordey : À l'entrée de l'école, je vois beaucoup de gens qui sont bons, mais ce ne sont pas forcément les plus intéressants. Les plus intéressants, ce seront ceux qui ne correspondent pas aux canons - tout comme les canons de la beauté -, ceux qui sont légèrement décalés. Des bons comédiens, il y en a beaucoup. La majorité des comédiens qui travaillent aujourd'hui sont de bons comédiens, mais il y a quantité de bons comédiens qui ne travaillent pas ! La question que je trouve plus pertinente, c'est "qu'est-ce qui va au-delà du bon comédien ?", qu'est-ce qui fait qu'à un moment donné on est troublé par quelque chose qui arrive et qui ne correspond pas à ce que l'on attend d'un bon comédien.
TM : Est-ce une question de mode ?
ST : Les époques passent vite. À la grande époque de Vitez, beaucoup disaient que ses comédiens jouaient faux. De nos jours, ce sont les plus demandés. Il y a eu, une sorte de basculement, car il y avait un mode de jeu qui s'inventait, un autre rapport à la langue. On naît comédien, on ne le devient pas, il y a une aspiration à se mettre dans un danger extrême, à développer sur le plateau quelque chose de très proche de soi. Au théâtre, on voit peu de gens qui sortent de la moyenne. Moi, je suis intéressé par les comédiens qui ne sont pas bons, des comédiens exceptionnels qui tout d'un coup débordent du cadre parce qu'ils n'ont fait aucune concession à ce que l'on peut attendre pour entrer dans le système. Ceux que l'on va applaudir sont les inclassables, car ils n'ont jamais mis de côté leur singularité. ^
TM : Un metteur en scène, peut-il aider le comédien à "bien jouer" ?
ST : La différence entre le bon et le grand comédien, c'est que ce dernier, tout à coup, va être indirigeable. Le metteur en scène doit accepter de faire un écrin pour ces gens-là. Le grand comédien est un athlète de la scène, un performeur, qui a besoin d'être accompagné mais pas forcément dirigé. Le bon comédien - ou le moyen, le mauvais -, lorsqu'il est confronté à son metteur va être beaucoup plus friable car il y a dans son jeu quelque chose qui n'est pas définitif. On manque de comédiens qui aient une présence indiscutable, de gens ayant du culot, et qui affirment tellement une singularité que l'on ne peut rien faire d'autre que de les accompagner dans le développement de cette singularité

TM : Les écoles de théâtre répondent-elles à ces exigences ? ST : II y a des pédagogues qui arrivent à maintenir la singularité extrême d'un acteur et la développer. Au contraire, il existe des écoles qui vont raboter les étudiants. Si l'on dit "tu joues faux", ce peut être en raison d'un phrasé particulier, d'une vitalité particulière. I! faut la développer et non l'aplanir ! On n'est pas là pour formater mais pour développer une singularité, la faire ressortir, et qu'ils deviennent inclassables. Le bel acteur, c'est celui qui est reconnaissable entre mille, celui que l'on ne peut pas oublier, et ce n'est pas toujours le cas au théâtre. Vatère Novarina parle de "la maladie singulière de l'acteur", je trouve cela magnifique. On formate beaucoup dans les écoles. On veut qu'un comédien soit capable de travailler avec n'importe qui. Ceux qui préparent le concours sont souvent ternes, se ressemblent beaucoup parce qu'ils pensent que l'on attend quelque chose de propre, de bien fait. Très rarement, ils mettent en avant une personnalité étonnante ; on leur a dit de ne pas trop en faire...

TM : Est-ce pour les faire travailler pour le cinéma que l'on les formate de la sorte ?

ST : Peut-être. Mais, au théâtre, on brille lorsque l'on réussit à développer une singularité. Lorsqu'on hésite pour lé choix d'un rôle, on engage celui qui est un peu différent, qui a le petit quelque chose en plus. Les élèves ne savent pas s'ils veulent faire du cinéma ou du théâtre. Ce n'est ni la même école ni le même métier. Il y a une confusion. Certains vont au théâtre pour se cacher, mettre des masques, mais le grand acteur de théâtre, c'est celui qui arrive à développer complètement un aspect de lui-même, c'est une impudeur extrême.

TM : Qu'est ce qu'un mauvais acteur ?

ST : J'emploie rarement ce terme, c'est tellement subjectif, je vais parler d'une bonne ou mauvaise technique, je vais parler d'un jeu terne, influencé par le cinéma, un jeu statique où rien ne sonne... Quand des acteurs de cinéma viennent au théâtre, je pourrais dire qu'ils sont "mauvais", car ils n'ont pas la technique, les couleurs, la musicalité. L'acteur de cinéma va être juste ; mais un bon acteur ce n'est pas un acteur juste. Être juste, ce n'est pas suffisant. Ce n'est pas très compliqué, il y en a des centaines qui le sont.

Propos recueillis par François Varlin