Le théâtre municipal, d'habitude déserté, est envahi par des dizaines de jeunes. Des filles et des garçons, aux looks différents, mais tous à la dernière pointe, attendent impatiemment l'ouverture des portes. Ils sont tous là pour assister au premier concert de Lord Aminos, un jeune talent Ragga. A notre grande surprise, le théâtre municipal n'est pas fermé et il ne l'a jamais été selon les responsables. Malgré tous ses problèmes, il a toujours été ce temple d'art qui accueille spectacles de danse, concerts de musique et autres représentations. Ce n'est pas tout, car le théâtre municipal abrite également les réunions des partis politiques et des syndicats locaux en plus des soirées privées et des matinées pour enfants organisées par les entreprises de la ville. Une grande activité qui ne change rien dans le vécu misérable de cette seule salle de théâtre de la ville. A l'entrée, une odeur de pisse venue des toilettes nous transperce les narines. «Le système d'évacuation des eaux usées qui donne directement sur la mer attenante cause le reflux de mauvaises odeurs très gênantes», nous explique Hassan Houssary, chef de division culturelle, sociale et sportive au conseil municipal.

En face, une salle imposante et majestueusement belle. D'une architecture française, d'un plan italien qui lui a donné une forme d'opéra, la salle est ouverte depuis 1925. La lumière tamisée provenant des lustres au design baroque donne à l'endroit une touche artistique et romantique. Ses murs ponctués de fissures témoignent toujours de l'histoire ancienne de ce théâtre qui a joué un rôle primordial dans le développement de cet art au Maroc. Les couloirs assombris nous mènent au balcon de la pièce qui comporte onze loges, devant accueillir 88 grandes personnalités. En somme, le théâtre municipal peut accueillir jusqu'à 500 spectateurs, mais dans sa situation actuelle, seules quelques dizaines peuvent trouver leur place. Et oui! La plupart des fauteuils sont délabrés et ne servent malheureusement plus à rien. Houssary explique : «Ces sièges nous sont parvenus de la direction du théâtre national Mohammed V de Rabat après que ce dernier ait été rénové, il y a plus d'une dizaine d'années. Ils étaient déjà abîmés à l'époque, mais c'est surtout l'important taux de fréquentation qui est à l'origine de leur mauvais état».

En déambulant entre les rangées, on trébuchait sans cesse, et ce, à cause de l'insuffisance des lumières. En effet, de nombreuses ampoules branchées sont depuis longtemps hors service. Un des responsables du conseil municipal explique : «Vous savez, on n'a pas assez d'argent pour l'entretien. Ce théâtre est une vraie corvée pour la municipalité. On a lancé plusieurs offres d'appels pour le léguer à une direction indépendante, mais on n'a jamais eu des propositions convaincantes. Là, on se retrouve à tout gérer mais sans budget.» La dernière rénovation en date est celle de 1997 avec une enveloppe budgétaire de 3.375.000 DH. Le théâtre municipal d'El Jadida renaît de ces cendres, défiant ainsi le temps et l'ingratitude des hommes. Mais depuis cet âge d'or, il sombre de nouveau dans une profonde léthargie. En s'en rappelant par moments, les responsables se contentaient de lui décorer sa façade en y passant un coup de chaux. Et le tour est joué. Alors que nous effectuons notre tour, des dizaines de regards nous dévisagent en se demandant sur le secret de cette présence inhabituelle.

«Yak ma kayne bass ? Il y a un problème ?», se chuchotent quelques-uns dans nos dos. La seule apparition du responsable municipal a provoqué cette grande surprise. Outre sa salle de spectacle, le théâtre municipal de la ville d'El Jadida abrite une seconde salle. Au premier étage, un vaste espace est dédié aux répétitions musicales et de danse, aux expositions des arts plastiques et à celles littéraires. Mohamed Hajli, technicien du théâtre depuis les années 70, nous invite avec enthousiasme à découvrir son territoire. Sur la scène qui résiste à l'usure des temps, des techniciens s'affairent en suivant les directives du régisseur avant le début du concert. Notre hôte nous fait visiter les huit loges réservées aux artistes et les «salles secrètes» qui servent de hangar pour le matériel de sonorisation et d'éclairage.

«Le seul problème qui existe au niveau technique est celui de l'éclairage. Les 48 projecteurs de la salle ont besoin de lampes qui coûtent chacune 200 DH», explique Hajli. On termine par un détour par la salle de décoration, une escale que Hajli juge indispensable. A l'intérieur de cette caverne qui ressemble à un dépôt de bois, on trouve les restes de décors, dont des chaises, des tables, des toiles… Loin de ces décors tristes et de cette réalité amère, on termine notre visite sur une note d'optimisme quand notre guide, le chef de division culturelle, sociale et sportive au conseil municipal, nous déclare que la municipalité œuvre actuellement pour dédier un budget à l'entretien de son théâtre. Tous les espoirs restent permis…


Pour la petite histoire Appelé autrefois «Salle des fêtes», le théâtre municipal d'El Jadida a ouvert ses portes pour la première fois en 1925. Par contre, la pose de sa première pierre a été effectuée en 1920. A ses débuts, il était réservé seulement aux soirées dansantes, aux bals masqués et aux festivités familiales. Ce n'est qu'en 1930 qu'il a été transformé en salle de théâtre. La première présentation théâtrale, qui s'intitulait «Le malade imaginaire» de Molière, a eu lieu le 15 juillet 1930. Elle a été montée par l'Association artistique de Mazagan dont le président a été aussi le premier directeur de ce théâtre. Dans cette première période, l'accès à cet établissement a été formellement interdit aux autochtones, et ce n'est qu'en 1946 qu'une troupe marocaine du nom d'Association théâtrale d'El Jadida a pu produire sur la scène du théâtre sa pièce intitulée «La suppression d'El Amine», mise en scène par Driss Mseffer.



Par Khadija Smiri | LE MATIN.ma