ENTRETIEN | 00h34 Un festival de théâtre pour lui seul: c'est le privilège d'Eric-Emmanuel Schmitt, cette semaine à Evian. Plus La tectonique des sentiments jouée à Paris et un nouveau recueil de nouvelles, La rêveuse d'Ostende.

TOUS AZIMUTS: Eric-Emmanuel Schmitt, joué dans le monde entier, explique son succès par sa façon de faire réfléchir en divertissant, répondant au besoin de spiritualité du public avec un certain optimisme.

JEAN-LOUIS KUFFER | 26 Février 2008 | 00h34

Eric-Emmanuel Schmitt est aujourd'hui l'un des meilleurs «vendeurs» de la scène littéraire française, taxé d'auteur francophone le plus lu dans le monde en 2003, et multipliant les succès par ses livres, traduits en plus de 30 langues, autant que par les représentations théâtrales et les films qui en sont tirés l'Académie française lui ayant décerné son Grand Prix de théâtre pour l'ensemble de son oeuvre. Limpidité de l'expression, primat de l'imaginaire et de l'émotion appliqués à des situations humaines universelles, optimisme existentiel sur fond de quête spirituelle: tels sont quelques-uns des atouts de l'auteur.





Des huit pièces données à Evian, pourriez-vous dégager un caractère commun?


Le fait que mes pièces soient jouées dans une cinquantaine de pays me permet d'évaluer ce qui en est apprécié: un mélange de divertissement et de réflexion. J'aime raconter des histoires qui aient un sens, avec des personnages que je ne juge pas. Je ne fais pas de théâtre à thèse même si je pose des questions. Dans Oscar ou la dame rose, j'ai abordé ainsi le tabou de la maladie mortelle de l'enfant, mais la pièce a touché les publics du monde entier par l'acceptation de la vie qu'elle illustre. Mon théâtre reste accessible à chacun, jouant sur la simplicité et le sérieux, si possible non affiché. Voltaire disait qu'une histoire drôle doit être courte, et je dirais qu'il en va de même d'une histoire sérieuse...

Comment l'idée de La tectonique des sentiments vous est-elle venue?



Par l'histoire de Madame de la Pommeraye, dans Jacques le fataliste de Diderot, qui entreprend de se venger. Or je voulais aller au-delà de la vengeance d'une femme: dans une sorte de parcours initiatique où elle découvrirait les impasses de la passion et de l'orgueil. J'ai personnellement une grande méfiance à l'égard de la passion, fondée sur l'expérience, et c'est ce que je voulais montrer: ce tumulte de gens qui aiment ou croient aimer, et se blessent en aimant mal.

Comment construisez-vous vos personnages?



Par empathie. Ce ne sont pas des marionnettes que je manipule, mais des individus que j'essaie de comprendre comme des clients de bistrots que j'écouterais parler de leur vie. Cela fait un peu «bateau» de dire qu'on est «l'écoute de ses personnages, mais c'est bel et bien comme ça que je vis, un peu comme une éponge à la Simenon, un auteur que j'aime pour sa façon de faire de la littérature qui se moque de la littérature. Le grand écrivain égyptien Naguib Mahfouz m'a dit un jour qu'il se nourrissait lui aussi de tout ce qu'il entendait dans les cafés et les rues du Caire: ce qu'on pourrait dire la voix de l'humanité.

Tant dans La tectonique des sentiments que dans La rêveuse d'Ostende, vous réservez de beaux rôles à de vieilles dames...



C'est vrai que les vieilles personnes ont parfois beaucoup à nous apprendre, alors que la société actuelle tend à les oublier, et je suis très sensible au fait qu'elles sont souvent dépositaires d'un secret. Or cela aussi est un aspect que je déplore aujourd'hui qu'on n'en finisse pas de se confesser en public et de se livrer à tous les déballages, sans respect du vrai secret de chacun.



Texte original sur 24heures.ch