Premiers éléments de mise en scène pour l'acte III, scène III du Tartuffe de Molière.

Reprise de l'adresse à Laurent pour l'introduction de la scène à partir de la coulisse cour. Traversée du plateau en diagonale et montée des marches par l'escalier jardin. Tartuffe tombe sur Elmire en sortant de la salle de theatre :

Tartuffe

Que le Ciel à jamais par sa toute bonté et de l’âme et du corps vous donne la santé, et bénisse vos jours autant que le desire Le plus humble de ceux que son amour inspire.

Expression du désir d'une part. Souhait de mettre à profit cette rencontre fortuite de l'autre. Elmire se dégage et avance vers le balcon.

Elmire

Je suis fort obligée à ce souhait pieux. Mais prenons une chaise, afin d’être un peu mieux.

Tartuffe

Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?



Tartuffe la retient par ses paroles comme par un fil dans le dos de la comédienne.

Elmire

Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise.

Tartuffe

Mes prières n’ont pas le mérite qu’il faut pour avoir attiré cette grâce d’en haut ; Mais je n’ai fait au Ciel nulle dévote instance qui n’ait eu pour objet votre convalescence.

Elmire

Votre zèle pour moi s’est trop inquiété.

Tartuffe

On ne peut trop chérir votre chère santé, et pour la rétablir j’aurois donné la mienne.

Elmire

C’est pousser bien avant la charité chrétienne, et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.

Tartuffe

Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.



Elmire a rejoint l'extrémité du balcon et s'y trouve comme dans une nasse, dans laquelle Tartuffe descendra ensuite.

Elmire

J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire, et suis bien aise ici qu’aucun ne nous éclaire.

Tartuffe

J’en suis ravi de même, et sans doute il m’est doux, Madame, de me voir seul à seul avec vous : c’est une occasion qu’au Ciel j’ai demandée, sans que jusqu’à cette heure il me l’ait accordée.

Elmire

Pour moi, ce que je veux, c’est un mot d’entretien où tout votre cœur s’ouvre et ne me cache rien.



Avancée du comédien :

Tartuffe

Et je ne veux aussi pour grâce singulière que montrer à vos yeux mon âme tout entière,

Arrêt à l'avant dernière marche

et vous faire serment que les bruits que j’ai faits des visites qu’ici reçoivent vos attraits ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine, mais plutôt d’un transport de zèle qui m’entraîne, Et d’un pur mouvement...

Elmire

Je le prends bien aussi, et crois que mon salut vous donne ce souci.

Tartuffe (Il lui serre le bout des doigts)

Avancée de l'acteur vers Elmire, le texte suit...

Oui, Madame, sans doute,

Pression de la main puisque les mots ne viennent pas ou trop...

et ma ferveur est telle...

Elmire

Ouf ! vous me serrez trop.

Tartuffe

C’est par excès de zèle. De vous faire autre mal je n’eus jamais dessein, et j’aurois bien plutôt...

(Il lui met la main sur le genou.)

Remettre le châle qui a glissé sur l'épaule et le caresser.

Elmire

Que fait là votre main ?

Tartuffe

Je tâte votre habit : l’étoffe en est moelleuse.

Elmire

Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.

(Elle recule sa chaise, et Tartuffe rapproche la sienne.)

Tartuffe

Mon Dieu ! que de ce point l’ouvrage est merveilleux ! On travaille aujourd’hui d’un air miraculeux ; Jamais, en toute chose, on n’a vu si bien faire.

L'actrice se dégage et remonte à la troisième rangée de sièges.

Elmire

Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. On tient que mon mari veut dégager sa foi et vous donner sa fille. Est-il vrai, dites-moi ?

Tartuffe

(dans l'intention)

Il m’en a dit deux mots ; mais, Madame, à vrai dire, ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire et je vois autre part les merveilleux attraits de la félicité qui fait tous mes souhaits.

Elmire

C’est que vous n’aimez rien des choses de la terre.

Tartuffe

Mon sein n’enferme pas un cœur qui soit de pierre.

Elmire

Pour moi, je crois qu’au Ciel tendent tous vos soupirs, et que rien ici-bas n’arrête vos desirs.

Tartuffe

L’amour qui nous attache aux beautés éternelles n’étouffe pas en nous l’amour des temporelles ; nos sens facilement peuvent être charmés des ouvrages parfaits que le Ciel a formés. Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles mais il étale en vous ses plus rares merveilles : il a sur votre face épanché des beautés dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés, et je n’ai pu vous voir, parfaite créature, sans admirer en vous l’auteur de la nature, et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint,

La comédienne va au balcon et tourne le dos à Tartuffe, face public.

au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint. D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète ne fût du noir esprit une surprise adroite ; et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut, vous croyant un obstacle à faire mon salut. Mais enfin je connus, ô beauté toute aimable, que cette passion peut n’être point coupable, que je puis l’ajuster avecque la pudeur, et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur. Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande ; mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté, et rien des vains efforts de mon infirmité ; En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude, de vous dépend ma peine ou ma béatitude, et je vais être enfin, par votre seul arrêt, heureux, si vous voulez, malheureux, s’il vous plaît.