Théâtral Magazine : En quoi consiste la mise en scène ?

Muriel Mayette : Etre metteur en scène, ce n'est pas simplement diriger des comédiens. C'est défendre une vision globale une oeuvre, et donner à entendre et à dire un texte en créant une esthétique qui lui donne tout son sens au moment où il est joué. Les metteurs en scène devraient être des visionnaires d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas de construire un décor, ni de diriger les acteurs ; il s'agit d'écrire un spectacle aujourd'hui... Bien sûr, le metteur en scène doit donner une vision de l'œuvre toujours subjective. Comme un chef d'orchestre, il oit organiser des repères. Quand un musicien apprend le piano, il apprend sa partition, il observe les notes, il s'arrête sur chacune, s'interroge, tâtonne... L'acteur, c'est pareil : en répétitions, il doit s'arrêter sur chaque mot, et se demander pourquoi il est là, et comment l'ensemble est construit, Après il se prépare à jouer le grand thème de la pièce. La question que l'acteur doit se poser à chaque seconde n'est plus "com-lent" il doit jouer le thème, mais "quel est le thème" qu'il doit jouer ?

TM : Comment faîtes vous pour que l'acteur s'abandonne au personnage sur scène ?
Muriel Mayette : C'est ce que j'appellerais le lâché-prise. C'est le plus difficile. Comment faire Dour que l'instant présent soit tendu, sous-tension, comme bandé ? Que ce moment soit absolu et absolument présent, vivant, simplement parce qu'on est curieux, éveillé, intéressé, parce qu'on est amoureux, parce qu'on est ému, parce que l'on souffre ou parce que l'on rit ? Ce moment n'est possible que si on ne le provoque pas, si on le le fabrique pas : on le rencontre, ce temps présent, cet "être là" à condition de n'être pas à côté, au-dessus, ou en avant.

Quand je dirige un acteur, j'essaye d'obtenir qu'il soit toujours un peu en retard : afin qu'i! puisse écouter ce qu'il dit, être porté parce qu'il vient de dire, sans jamais penser ni anticiper ce qu'il va dire : la parole à venir doit arriver comme par un jaillissement. Prenons un vers de "Phèdre" de Racine "Le voici vers mon cœur, tout mon sang se retire ; j'oublie en le voyant ce que je viens lui dire". Une jeune actrice a tendance prononcer la première portion du vers en pensant déjà à la deuxième portion. La jeune actrice est souvent très en avance. Mais si elle a le courage et la force de se laisser gagner par la parole et le verbe de Racine sans l'anticiper, sans le penser, elle parvient à faire deux secondes durant que tout son sang bouillonne. Et la jeune actrice connaît alors un trouble qui provoque un son particulier, qui donne a sa voix une autre tessiture ; c'est là que la deuxième portion trouve son sens, dans ce son singulier.
TM : Comment arrive t-on à l'état de grâce ?
MM : Le moment de grâce absolue, l'instant de l'alchimie avec le public, tout le monde le connaît à un moment dans sa vie. Il est rare de parvenir à le reproduire. On essaie ici, tous les jours, de faire en sorte que cela recommence. Il ne faut pas se leurrer : on n'a pas toujours la grâce. Quelques fois, le public n'est pas disponible. D'autres fois, les soirées sont magiques, on s'en souviendra toute sa vie. Ce sont des émotions tellement fortes. Aucun instant de grâce n'est lié à une seule personne ; il faut une alchimie de tout. Il y a des acteurs qui ont instinctivement une propension au lâche-prise, à la générosité, sans passer par l'intellect. Mais c'est ensuite au prix d'une grande réflexion qu'ils arrivent à reconstruire ce moment. Même s'ils l'ont d'emblée, cela ne suffit pas ; c'est un métier. Etre comédien, ce n'est pas être génial une fois : il s'agit bien de renouveler l'accident de la grâce tous les soirs. Il s'agit d'être responsable, plus qu'au cinéma, du montage, du rythme, de tout, du début à la fin. Un acteur professionnel développe son artisanat, sa technique. Il doit aussi étudier, élaborer et consolider sa pensée, analyser comment tout cela fonctionne, répondre à quoi tout cela sert, et comment le faire mieux... On ne peut enseigner que ce qu'on a conquis sur soi, qu'on a été obligé d'analyser. C'est en ce sens que ce métier ne connaît pas de repos.
TM : Pensez-vous qu'un acteur ait plus de propension à diriger d'autres acteurs ?
MM : Pas forcément. Mais un acteur peut comprendre sensiblement comment fonctionne son métier. Il me semble que les plus grands metteurs en scène sont souvent des artistes qui sont passés par le plateau, ils savent intimement, empiriquement, de quoi il s'agit. Mais il faut aussi qu'ils soient capables d'une réelle vision de l'œuvre et de l'encadrement d'une équipe.
TM : Est-ce qu'aujourd'hui on ne demande pas aux acteurs d'avoir plus que du talent, comme justement d'être solides, structurés ?
MM : Le danger des écoles, le plus souvent, c'est justement une propension à fabriquer des acteurs de plus en plus individualistes. Le théâtre est avant tout un "sport de groupe" ; le soliloque ou le one-man-show, sont des disciplines à part entière, et il s'agit de tout autre chose. Si vous jouez avec l'autre, que vous l'aimiez ou non, vous êtes toujours meilleur que si vous jouez contre l'autre ou pis encore : sans l'autre. Et de temps en temps, il me semble que les acteurs qui sortent des écoles ont trop développé leur ego, ou se sont simplement trop complus dans leur égotisme. Les médias sont aussi responsables de cette tendance : ils participent de cette confusion entre la nécessité d'une reconnaissance immédiate et le désir de jouer, et d'être éventuellement un magnifique acteur au service de textes, de langues, d'univers d'artistes. On ne monte pas sur un plateau pour se montrer, mais pour faire entendre des voix, des paroles, des histoires. On ne monte pas sur un plateau pour se représenter, mais pour représenter le monde. J'aime imaginer que le théâtre est né autour d'un feu, où des singes se sont réunis. L'un des singes s'est rapproché du feu : il avait froid, mais il s'est brûlé et il a commencé à pousser des cris. Les autres l'ont regardé, ont ri, et puis i'ont imité. Le singe ne cherchait pas la lumière, le prime time ou la gloire : il a seulement représenté à ses congénères le danger du feu. Ce sont ces archaïsmes-là que nous ne devons pas perdre.
Propos recueillis par HC