LE COMTE : Il commence « Eh quoi, Sylvia, vous ne me regardez pas... »

Il s'arrête

Un mot encore. Je suis un pauvre diable, c'est entendu et cela doit être merveilleux d'être simple et de tout donner. C'est une grâce que je n'ai pas reçue, voilà tout. Vous êtes une fille ravissante sous votre léger voile de brume, pour qui sait voir. Depuis huit jours que vous êtes ici, je me demande pourquoi, je ne pense qu'à vous. Je vous l'ai dit - à ma façon c'est-à-dire en essayant d'être drôle. Vous m'avez fait savoir que la façon ou la chose ne vous plaisaient pas. C'est bien. Je suis un homme bien éduqué, je ne vous poursuivrai pas en essayant de vous prendre la taille dans les couloirs. Je ne me jetterai pas non plus dans l'étang. Entre les deux il y a une mesure moyenne qui est le regret d'une aventure charmante, voilà tout. Répétons, mademoiselle. Ils pourraient nous entendre en effet. J'ai été bien assez ridicule déjà ce soir, il est inutile que la chose s'ébruite.

Il commence

« Eh quoi, Sylvia, vous ne me regardez pas. Vous devenez triste toutes les fois que je vous aborde. J'ai toujours le chagrin de penser que je vous suis importun. »

LUCILE le regarde et sourit : Vous êtes gentil tout de même.

LE COMTE s'arrête : Comment gentil ?

LUCILE : Vous êtes tout à fait ce petit jeune homme avec ses gants blancs, sa canne et son premier melon qui allait arpenter l'avenue du Bois tous les matins.

LE COMTE : Comment ? Qui vous a dit ? A l'époque de mon premier melon, vous vagissiez dans vos couches, ma petite fille !

LUCILE : Cela ne fait rien. Je vous vois très bien. C'est difficile, n'est-ce pas, de grandir ? Mais répétons, je vous en prie.

LE COMTE : C'est déconcertant ! Voilà la première fois que vous me regardez gentiment et c'est pour m'inonder de pitié. Personne ne m'a jamais joué ce tour-là ! Oui. J'ai eu un chapeau melon, un peu trop jeune peut-être - mais c'était la mode à l'époque. Oui, j'ai été avenue du Bois faire les cent pas tous les jours à midi, mais j'habitais à côté et tous mes amis le faisaient. Mais je n'étais pas tellement ridicule autant que je m'en souvienne... Enfin les filles de votre âge - à cette époque, - ne le trouvaient pas. Et je ne vois vraiment pas ce qui, dans mon attitude, a pu vous autoriser à me traiter de coquebin.

LUCILE : Ne vous fâchez pas. C'est plutôt bien d'être resté un vrai petit garçon.

LE COMTE : Mais je ne suis pas un petit garçon ! J'ai fait la guerre, j'avais un canon, un vrai canon. On m'a donné la croix, comme aux enfants c'est vrai, mais je ne la porte pas. Je donne depuis quinze ans les bals les plus réussis de Paris, - des bals de grandes personnes. Je conduis une automobile. J'ai même couru. J'ai été un temps diplomate et si j'avais persévéré, je représenterais peut-être la France en ce moment quelque part. Enfin, je ne sais pas moi ! je suis un homme comme les autres plutôt plus brillant que les autres, me dit-on. J'en ai assez d'écouter votre petite musique comme un gros serpent subjugué ! Répétons. « Eh quoi, Sylvia, vous ne me regardez pas... »

LUCILE se met docilement en place pour répéter : Vous savez, ce que je dis, cela n'a pas trop d'importance. Si on se mettait à écouter les divagations des filles - on irait loin... Traitez-moi pour ce que je suis. Je ne m'en offenserai pas...

LE COMTE, avec humeur, encore : Mais je ne vous écoute pas ! Je m'étonne simplement... Allons, allons, répétons. Je suis absurde et c'est vous qui jouez le jeu - quoi que vous disiez et beaucoup plus spirituellement que moi. Je sais perdre, cela fait aussi partie de mon excellente éducation. Mais n'allez pas vous en vanter ; c'est tout ce que je vous demande.


MARIVAUX, La double inconstance, 1723, acte III, sc. 9. Silvia, une petite paysanne, a été enlevée par le Prince, qui l'aime et désire l'épouser, à condition toutefois qu'elle y consente. Or Silvia aimait Arlequin. Celui-ci est conquis par Flaminia et se détache de Silvia. De son côté Silvia a fini par trouver fort aimable un officier du palais, qui n'est autre que le Prince travesti. L'heure de la vérité approche : ce sera celle de la double inconstance, mais pour une double fidélité future.

LE PRINCE : Eh quoi! Silvia, vous ne me regardez pas ? Vous devenez triste toutes les fois que je vous aborde ; j'ai toujours le chagrin de penser que je vous suis importun.

SILVIA : Bon, importun ! Je parlais de lui tout à l'heure

LE PRINCE : Vous parliez de moi? et qu'en disiez-vous, belle Silvia ?

SILVIA : Oh ! je disais bien des choses : je disais que vous ne saviez pas encore ce que je pensais.

LE PRINCE : Je sais que vous êtes résolue à me refuser votre cœur, et c'est là savoir ce que vous pensez.

SILVIA : Hum ! vous n'êtes pas si savant que vous le croyez, ne vous vantez pas tant. Mais, dites-moi, vous êtes un honnête homme, et je suis sûre que vous me direz la vérité : vous savez comme je suis avec Arlequin; à présent prenez que j'ai envie de vous aimer : si je contentais mon envie, ferais-je bien ? ferais-je mal ? là, conseillez-moi dans la bonne foi.

LE PRINCE : Comme on n'est pas le maître de son cœur, si vous aviez envie de m'aimer, vous seriez en droit de vous satisfaire; voilà mon sentiment.

SILVIA : Me parlez-vous en ami ?

LE PRINCE : Oui, Silvia, en homme sincère.

SILVIA : C'est mon avis aussi; j'ai décidé de même, et je crois que nous avons raison tous deux; ainsi je vous aimerai, s'il me plaît, sans qu'il ait le petit mot à dire.

LE PRINCE : Je n'y gagne rien, car il ne vous plaît point.

SILVIA : Ne vous mêlez point de deviner, car je n'ai point de foi à vous. Mais enfin ce Prince, puisqu'il faut que je le voie, quand viendra-t-il ? S'il veut, je l'en quitte.

LE PRINCE : Il ne viendra que trop tôt pour moi; lorsque vous le connaîtrez mieux, vous ne voudrez peut-être plus de moi.

SILVIA : Courage ! vous voilà dans la crainte à cette heure ; je crois qu'il a juré de n'avoir jamais un moment de bon temps.

LE PRINCE : Je vous avoue que j'ai peur.

SILVIA : Quel homme ! il faut bien que je lui remette l'esprit. Ne tremblez plus ; je n'aimerai jamais le Prince ; je vous en fais un serment par...

LE PRINCE : Arrêtez, Silvia ; n'achevez pas votre serment, je vous en conjure.

SILVIA : Vous m'empêcherez de jurer ? cela est joli ; j'en suis bien aise.

LE PRINCE : Voulez-vous que je vous laisse jurer contre moi ?

SILVIA : Contre vous ! est-ce que vous êtes le Prince ?

LE PRINCE : Oui, Silvia ; je vous ai jusqu'ici caché mon rang, pour essayer de ne devoir votre tendresse qu'à la mienne ; je ne voulais rien perdre du plaisir qu'elle pouvait me faire. A présent que vous me connaissez, vous êtes libre d'accepter ma main et mon cœur, ou de refuser l'un et l'autre. Parlez, Silvia.

SILVIA : Ah ! mon cher Prince, j'allais faire un beau serment ! Si vous avez cherché le plaisir d'être aimé de moi, vous avez bien trouvé ce que vous cherchiez ; vous savez que je dis la vérité, voilà ce qui m'en plaît.

LE PRINCE : Notre union est donc assurée.


« Le naturel, le vrai, celui du théâtre, est la chose la moins naturelle du monde . N’allez pas croire qu’il suffit de retrouver le ton de la vie. D’abord dans la vie le texte est toujours si mauvais ! Nous vivons dans un monde qui a complètement perdu l’usage du point-virgule, nous parlons, tous par phrases inachevées, avec trois petits points sous-entendus, parce que nous ne trouvons jamais le mot juste. Et puis le naturel de la conversations, que les comédiens prétendent retrouver : ces balbutiements, ces hoquets, ces hésitations, ces bavures, ce n’est vraiment pas la peine de réunir cinq ou six cents personnes dans une salle et de leur demander de l’argent pour leur en donner le spectacle. Ils adorent cela, je le sais, ils s’y reconnaissent. Il n’empêche qu’il faut écrire et jouer la comédie mieux qu’eux. C’est joli la vie, mais cela n’a pas de forme. L’art a pour objet de lui en donner une précisément et de faire, par tous les artifices possibles - plus vrai que le vrai. » (La Répétition ou l’amour puni, p.46)