Scène IV.

Merlin, Colette, (Lisette et Blaise, assis.)

Merlin. - Bonjour, ma belle enfant : je suis bien sûr que ce n'est pas moi que vous cherchez.

Colette. - Non, Monsieur Merlin ; mais ça n'y fait rien ; je suis bien aise de vous y trouver.

Merlin. - Et moi, je suis charmé de vous rencontrer, Colette.

Colette. - Ca est bien obligeant.

Merlin. - Ne vous êtes-vous pas aperçu du plaisir que j'ai à vous voir ?

Colette. - Oui, mais je n'ose pas bonnement m'apercevoir de ce plaisir-là, à cause que j'y en prenrais aussi.

Merlin, interrompant. - Doucement, Colette ; il n'est pas décent de vous déclarer si vite.

Colette. - Dame ! comme il faut avoir de l'amiquié pour vous dans cette affaire-là, j'ai cru qu'il n'y avait point de temps à perdre.

Merlin. - Attendez que je me déclare tout à fait, moi.

Blaise, interrompant de son siège. - Voyez en effet comme alle se presse : an dirait qu'alle y va de bon jeu, je crois que ça m'annonce du guignon.

Lisette, assise et interrompant. - Je n'aime pas trop cette saillie-là, non plus.

Merlin. - C'est qu'elle ne sait pas mieux faire.

Colette. - Eh bien ! velà ma pensée tout sens dessus dessous ; pisqu'ils me blâmont, je sis trop timide pour aller en avant, s'ils ne s'en vont pas.

Merlin. - Eloignez-vous donc pour l'encourager.

Blaise, se levant de son siège. - Non, morguié, je ne veux pas qu'alle ait du courage, moi ; je veux tout entendre.

Lisette, assise et interrompant. - Il est vrai, m'amie, que vous êtes plaisante de vouloir que nous nous en allions.

Colette. - Pourquoi aussi me chicanez-vous ?

Blaise, interrompant, mais assis. - Pourquoi te hâtes-tu tant d'être amoureuse de Monsieur Merlin ? Est-ce que tu en sens de l'amour ?

Colette. - Mais, vrament ! je sis bien obligée d'en sentir pisque je sis obligée d'en prendre dans la comédie. Comment voulez-vous que je fasse autrement ?

Lisette, assise, interrompant. - Comment ! vous aimez réellement Merlin !

Colette. - Il faut bien, pisque c'est mon devoir.

Merlin, à Lisette. - Blaise et toi, vous êtes de grands innocents tous deux ; ne voyez-vous pas qu'elle s'explique mal ? Ce n'est pas qu'elle m'aime tout de bon ; elle veut dire seulement qu'elle doit faire semblant de m'aimer ; n'est-ce pas, Colette ?

Colette. - Comme vous voudrez, Monsieur Merlin.

Merlin. - Allons, continuons, et attendez que je me déclare tout à fait, pour vous montrer sensible à mon amour.

Colette. - J'attendrai, Monsieur Merlin ; faites vite.

Merlin, recommençant la scène. - Que vous êtes aimable, Colette, et que j'envie le sort de Blaise, qui doit être votre mari !

Colette. - Oh ! oh ! est-ce que vous m'aimez, Monsieur Merlin ?

Merlin. - Il y a plus de huit jours que je cherche à vous le dire.

Colette. - Queu dommage ! car je nous accorderions bien tous deux.

Merlin. - Et pourquoi, Colette ?

Colette. - C'est que si vous m'aimez, dame !... Dirai-je ?

Merlin. - Sans doute.

Colette. - C'est que, si vous m'aimez, c'est bian fait ; car il n'y a rian de pardu.

Merlin. - Quoi ! chère Colette, votre coeur vous dit quelque chose pour moi ?

Colette. - Oh ! il ne me dit pas queuque chose, il me dit tout à fait.

Merlin. - Que vous me charmez, bel enfant ! Donnez-moi votre jolie main, que je vous en remercie.

Lisette, interrompant. - Je défends les mains.

Colette. - Faut pourtant que j'en aie.

Lisette. - Oui, mais il n'est pas nécessaire qu'il les baise.

Merlin. - Entre amants, les mains d'une maîtresse sont toujours de la conversation.

Blaise. - Ne permettez pas qu'elles en soient, Mademoiselle Lisette.

Merlin. - Ne vous fâchez pas, il n'y a qu'à supprimer cet endroit-là.

Colette. - Ce n'est que des mains, au bout du compte.

Merlin. - Je me contenterai de lui tenir la main de la mienne.

Blaise. - Ne faut pas magnier non plus ; n'est-ce pas, Mademoiselle Lisette ?

Lisette. - C'est le mieux.

Merlin. - Il n'y aura point assez de vif dans cette scène-là.

Colette. - Je sis de votre avis, Monsieur Merlin, et je n'empêche pas les mains, moi.

Merlin. - Puisqu'on les trouve de trop, laissons-les, et revenons. (Il recommence la scène.) Vous m'aimez donc, Colette, et cependant vous allez épouser Blaise ?

Colette. - Vraiment ça me fâche assez ; car ce n'est pas moi qui le prends ; c'est mon père et ma mère qui me le baillent.

Blaise, interrompant et pleurant. - Me velà donc bien chanceux !

Merlin. - Tais-toi donc, tout ceci est de la scène, tu le sais bien.

Blaise. - C'est que je vais gager que ça est vrai.

Merlin. - Non, te dis-je ; il faut ou quitter notre projet ou le suivre ; la récompense que Madame Amelin nous a promise vaut bien la peine que nous la gagnions ; je suis fâché d'avoir imaginé ce plan-là, mais je n'ai pas le temps d'en imaginer un autre ; poursuivons.

Colette. - Je le trouve bien joli, moi.

Lisette. - Je ne dis mot, mais je n'en pense pas moins. Quoi qu'il en soit, allons notre chemin, pour ne pas risquer notre argent.

Merlin, recommençant la scène. - Vous ne vous souciez donc pas de Blaise, Colette, puisqu'il n'y a que vos parents qui veulent que vous l'épousiez ?

Colette. - Non, il ne me revient point ; et si je pouvais, par queuque manigance, m'empêcher de l'avoir pour mon homme, je serais bientôt quitte de li ; car il est si sot !

Blaise, interrompant, assis. - Morgué ! velà une vilaine comédie !

Merlin. - (A Blaise.) Paix donc ! (A Colette.) Vous n'avez qu'à dire à vos parents que vous ne l'aimez pas.

Colette. - Bon ! je li ai bien dit à li-même, et tout ça n'y fait rien.

Blaise, se levant pour interrompre. - C'est la vérité qu'alle me l'a dit.

Colette, continuant. - Mais, Monsieur Merlin, si vous me demandiais en mariage, peut-être que vous m'auriais ? Seriais-vous fâché de m'avoir pour femme ?

Merlin. - J'en serais ravi ; mais il faut s'y prendre adroitement, à cause de Lisette, dont la méchanceté nous nuirait et romprait nos mesures.

Colette. - Si alle n'était pas ici, je varrions comme nous y prenre ; fallait pas parmettre qu'alle nous écoutît.

Lisette, se levant pour interrompre. - Que signifie donc ce que j'entends là ? Car, enfin, voilà un discours qui ne peut entrer dans la représentation de votre scène, puisque je ne serai pas présente quand vous la jouerez.

Merlin. - Tu n'y seras pas, il est vrai ; mais tu es actuellement devant ses yeux, et par méprise elle se règle là-dessus. N'as-tu jamais entendu parler d'un axiome qui dit que l'objet présent émeut la puissance ? voilà pourquoi elle s'y trompe ; si tu avais étudié, cela ne t'étonnerait pas. A toi, à présent, Blaise ; c'est toi qui entres ici, et qui viens nous interrompre ; retire-toi à quatre pas, pour feindre que tu arrives ; moi, qui t'aperçois venir, je dis à Colette : Voici Blaise qui arrive, ma chère Colette ; remettons l'entretien à une autre fois (à Colette) et retirez-vous.

Blaise, approchant pour entrer en scène. - Je suis tout parturbé, moi, je ne sais que dire.

Merlin. - Tu rencontres Colette sur ton chemin, et tu lui demandes d'avec qui elle sort.

Blaise, commençant la scène. - D'où viens-tu donc, Colette ?

Colette. - Eh ! je viens d'où j'étais.

Blaise. - Comme tu me rudoies !

Colette. - Oh ! dame ! accommode-toi ; prends ou laisse. Adieu.

Scène XII.

Tous les acteurs.

Madame Argante continue. - J'ajoute dix pistoles à ce qu'on vous a promis, pour vous exciter à bien faire. Asseyons-nous, Madame, et écoutons.

Madame Amelin. - Ecoutons donc, puisque vous le voulez.

Merlin. - Avance, Blaise ; reprenons où nous en étions. Tu te plaignais de ce que j'aime Colette ; et c'est, dis-tu, Lisette qui te l'a appris ?

Blaise. - Bon ! qu'est-ce que vous voulez que je dise davantage ?

Madame Argante. - Vous plaît-il de continuer, Blaise ?

Blaise. - Non ; noute mère m'a défendu de monter sur le thiâtre.

Madame Argante. - Et moi, je lui défends de vous en empêcher : je vous sers de mère ici, c'est moi qui suis la vôtre.

Blaise. - Et au par-dessus, on se raille de ma parsonne dans ce peste de jeu-là, noute maîtresse ; Colette y fait semblant d'avoir le coeur tendre pour Monsieur Merlin, Monsieur Merlin de li céder le sien ; et maugré la comédie, tout ça est vrai, noute maîtresse ; car ils font semblant de faire semblant, rien que pour nous en revendre, et ils ont tous deux la malice de s'aimer tout de bon en dépit de Lisette qui n'en tâtera que d'une dent, et en dépit de moi qui sis pourtant retenu pour gendre de mon biau-père.

Les dames rient.

Madame Argante. - Eh ! le butor ! on a bien affaire de vos bêtises. Et vous, Merlin, de quoi vous avisez-vous d'aller faire une vérité d'une bouffonnerie ? Laissez-lui sa Colette, et mettez-lui l'esprit en repos.

Colette. - Oui, mais je ne veux pas qu'il me laisse, moi ; je veux qu'il me garde.

Madame Argante. - Qu'est-ce que cela signifie, petite fille ? Retirez-vous, puisque vous n'êtes pas de cette scène-ci ; vous paraîtrez quand il sera temps ; continuez, vous autres.

Merlin. - Allons, Blaise, tu me reproches que j'aime Colette ?

Blaise. - Eh ! morguié, est-ce que ça n'est pas vrai ?

Merlin. - Que veux-tu, mon enfant ? elle est si jolie, que je n'ai pu m'en empêcher.

Blaise, à Madame Argante. - Eh bian ! Madame Argante, velà-t-il pas qu'il le confesse li-même ?

Madame Argante. - Qu'est-ce que cela te fait, dès que ce n'est qu'une comédie ?

Blaise. - Je m'embarrasse, morguié ! bian de la farce ; qu'alle aille au guiable, et tout le monde avec !

Merlin. - Encore !

Madame Argante. - Quoi ! on ne parviendra pas à vous faire continuer ?

Madame Amelin. - Eh ! Madame, laissez là ce pauvre garçon : vous voyez bien que le dialogue n'est pas son fort.

Madame Argante. - Son fort ou son faible, Madame, je veux qu'il réponde ce qu'il sait, et comme il pourra.

Colette. - Il braira tant qu'on voudra ; mais c'est là tout.

Blaise. - Eh ! pardi ! faut bian braire, quand on en a sujet.

Lisette. - A quoi sert tout ce que vous faites là, Madame ? Quand on achèverait cette scène-ci, vous n'avez pas l'autre ; car c'est moi qui dois la jouer, et je n'en ferai rien.

Madame Argante. - Oh ! vous la jouerez ; je vous assure.

Lisette. - Ah ! nous verrons si on me fera jouer la comédie malgré moi.

Marivaux